Février 1992. Je suis en vacances chez mon cousin, en Auvergne. Ses parents vivent dans une vieille maison en pierre, au milieu de la forêt, sans aucune autre habitation à un kilomètre à la ronde. Les étagères de la bibliothèque foisonnent de livres, et surtout de BD. J'ai sept ans, j'ai déjà lu Tintin, Astérix, Bécassine... J'ai sept ans et je suis curieuse de tout, surtout de tous les livres qui peuvent me tomber dans les mains. Dans la chambre de mon cousin, qui est bien plus âgé que moi, une série, la tranche est blanche avec une sorte de logo jaune en haut. Il en est au Tome 17, la Gardienne des Clés. Et c'est celui-là précisément que je décide d'ouvrir. Je n'ai pas le temps de lire trois pages que ma mère arrive, me le prend des mains et demande à mon cousin de ranger ses BD en hauteur, ce n'est pas de mon âge. Ô frustration! Ces premières pages m'ont déjà happée.
Une année passe, nous sommes en février 1993, de nouveau en Auvergne. Thorgal est là! Où en étais-je, un an auparavant? Je n'ai jamais oublié la gardienne des clés et ses longs cheveux de "princesse" qui me fascinaient. Cette fois, aucune interdiction de lecture, je dévore ce tome. Le fait d'être dans cette maison au milieu des bois, où il n'y a d'autre bruit que celui des oiseaux, la forêt à dix mètres de la maison, cette atmosphère un peu magique où l'on se sent, où l'on est, coupé du monde, me fait mêler monde imaginaire et réalité. Thorgal et Aaricia deviennent des amis, je tremble pour eux, me réjouis pour eux, je les imagine tout près dans cette forêt sombre qui m'entoure. La gardienne des clés aura été la première à m'intriguer mais rapidement je suis terrifiée par les yeux vides d'Alinoë, dégoûtée par le maître des montagnes (il est terriblement répugnant), énervée et fascinée à la fois par Kriss de Valnor (je ne veux pas qu'elle "vole" Thorgal à Aaricia mais qu'est-ce qu'elle est forte et indépendante!), inquiète de la possible existence de La Mort (telle une parque, elle me donne une nouvelle façon d'envisager la fin, ma fin), émerveillée par l'enfance de Thorgal et d'Aaricia (Tomes 7 et 14) et un peu perdue dans le cycle du pays Qâ (je comprendrais plus tard). Il m'est très difficile de choisir une image en particulier, j'ai tellement lu certains tomes que beaucoup de vignettes me restent en tête. Volsung de Nichor transformé en grenouille, Leif Haraldson tendant Thorgal bébé à bout de bras vers le ciel, la bande de vieillards sortant de la mine, aveuglés par le soleil, Skadia qui voulait voir l'extérieur et qui se retrouve momifiée, la tête du bossu baveux avec des lames à la place des doigts qui observe Aaricia et Thorgal à travers des buissons... je ne peux pas tous les citer, ils sont là, ils sont tous là. Et qui sait, quand j'aurai 90 ans j'y penserai encore, avec l'espoir d'un Valhalla plus appétissant qu'un néant athée.
Thorgal restera pour toujours le héros de mon enfance, de mon adolescence, que je prendrai toujours plaisir à retrouver avec une certaine nostalgie: celle de l'émotion procurée par la découverte, à la première lecture, de ses aventures, que je n'éprouverai plus jamais.