La première chose dont je me souviens en pensant à la série Thorgal, c’est que j’avais cinq ou six ans, que j’étais allongé – vautré – sur le lit de mes parents, que j’avais cet album sous les yeux, et que j’avais peur. Et comment ! Il y avait ce type-là, ce bossu avec une griffe à la place de la main, qui se jetait sur le Viking, qui se défendait en le poignardant, et tous les deux finissaient par tomber dans un gouffre. Horrible. Des histoires comme ça, ce n’était sûrement pas pour les enfants et ma mère m’aurait certainement empêché de continuer à déchiffrer la suite si elle m’avait vu. J’étais donc en train de faire un truc interdit. Génial !
Cette impression de transgression continuait de rôder dans un coin de mon esprit quand, plus tard, je me lançai à la découverte des albums précédents, enfermé dans ma chambre par mesure de prudence. Or, après le premier, je commençai à douter. Le second et le troisième finirent de me convaincre, Thorgal, ce n’était pas des histoires effrayantes – bon, Alinoë allait un peu secouer mes certitudes. Je n’étais donc pas le frondeur que je croyais. Dommage. Mais tant pis, j’allais quand même continuer. Pourquoi ? Parce que avec Thorgal, je découvrais ces aventures dépaysantes qui m’entraînaient ailleurs, qui me faisaient rêver. J’aimais ce personnage d’étranger parmi les siens, d’homme droit dont le seul but dans cet univers rempli de dangers était de vivre en paix avec sa famille, et qui irait au bout du monde – et au-delà – pour la sauver. Thorgal. Bien sûr. Mais pas que. Il y avait aussi Aaricia, brave et indépendante, Jolan, le digne fils, l’intrépide et sans pitié Kriss, le fourbe Jadawin, le noble Galathorn, la belle Vlana... Aaah... Vlana – j’étais amoureux de Vlana. Et je blâmais Torric pour ses choix. L’idiot !
Enfin ! Une galerie de personnages très divers qui rendait chaque album unique.
Relire la série avec des yeux d’adulte me poussa à m’attarder davantage. Sur le scénario, d’abord. Il suffit de lire les deux premiers tomes pour se rendre compte de l’originalité des idées. Thorgal ? Un Viking qui évolue dans un monde de fantasy. Classique. Oui... mais non ! Il vient d’un autre monde, en fait ! Les soeurs de Skadia disent-elles la vérité ? Oui... non... et vlan, c’est un oui sous forme de coup de poing quand arrivent les dernières cases. Pfiou ! Et ça continue comme ça... J’ai parlé de monde classique ? C’est vrai, mais il faut souligner comme ce mélange d’influences, de régions et d’époques est bien employé, si bien, en fait, que l’on ne s’étonne pas de voir des Vikings évoluer en même temps que des Romains, des Aztèques... et, bien sûr, toutes sortes d’êtres issus de différents folklores et mythologies.
Le dessin, ensuite. À la fois réaliste et onirique, à même de rendre l’action, qu’elle soit simple ou mouvementée, de faire passer expressions et émotions sans besoin de dialogues ou d’explications. Les visages détaillés, les décors inspirés, les jeux de lumière... et ces couleurs ! C’est beau, c’est chaleureux. Un ensemble qui donne cette touche « univers ancien, lointain, magique » inimitable.
Si la volonté de devenir écrivain s’imposa rapidement à moi, je sais que mon envie d’écrire dans les genres de l’Imaginaire a un rapport avec l’influence que Thorgal a pu exercer sur le rebelle de bac à sable que j’ai – brièvement – cru être un jour.